Edito : la botanique

De temps en temps, il me vient l’inspiration d’écrire un article en marge de l’acclimatation. Ces textes figent la déambulation des idées qui viennent en jardinant.

L’autre jour, j’écoutais l’interview d’un botaniste du Muséum d’Histoire Naturelle. Je ne suis pas un érudit, c’est pourquoi j’écoute le discours académique de manière critique et avec pas mal de complexes. Je ne sais pas si mes oppositions sont fondées ? Elles ne sont peut-être que le reflet d’un mécréant envieux ? Toujours est-il que je trouvais son discours enfermé dans un raisonnement contradictoire. D’un côté, il disait qu’il fallait nommer les plantes pour les préserver et de l’autre que la nature survivrait à l’homme et à ses excès. Ses théories me dérangeait tant elles me semblaient illogiques. J’aimerai détailler un peu mes objections, non pas pour faire le procès d’une personne en particulier, mais plutôt pour voir comment les scientifiques communiquent et vulgarisent leurs travaux..

Faut-il nommer les plantes pour les sauver ? Je ne crois pas, les plantes n’ont pas attendu la taxonomie pour exister et se reproduire ? D’ailleurs beaucoup d’arbres anciens ont été plantés avant Linné. Est-ce que les indigènes qui se soignaient à l’aide de plante avaient besoin de les nommer pour les identifier ? Les plantes étaient associées à leur usage : comestible ou pas, médicinale ou pas, matériau de construction, outil… C’est une époque (réelle ou fantasmée) où l’homme faisait encore parti de la nature et entretenait avec cette dernière une unité indivisible. Aujourd’hui, le savant observe la nature pour la comprendre, la gérer et la domestiquer. Il se place au dessus d’elle dans un dialogue inégal et presque schizophrénique propre à notre monde dissocié. Le végétal n’est plus notre quotidien, nous en sommes séparé.

Mais surtout, mon esprit anticonformiste ne cesse de recontextualiser les choses. La systématique date de Linné (XVIIIe siècle). À cette époque, nos connaissances étaient limitées par nos seules capacités d’observation macroscopique. Aujourd’hui, trois siècles plus tard, à l’heure du microscope électronique et du séquençage d’ADN, comment cette hiérarchie résiste-t-elle ? L’approche phylogénétique est censée corriger les erreurs des méthodes passées ; elle part du principe que deux végétaux appartiennent au même taxon s’ils partagent un ancêtre commun exclusif. La rose trémière et le durian, tous deux Malvacées, auraient donc un ancêtre commun ? Cette frêle plante herbeuse et ce géant de la forêt équatoriale qui culmine à 50 m partageraient-ils une même origine ? Dans deux ou trois siècles, que penseront les scientifiques de nos certitudes actuelles ? Je ne peux croire qu’ils n’auront pas remis en question, amélioré ou modifié l’édifice botanique actuel.

La classification des Malvacées a été totalement bouleversée récemment. Autrefois, on distinguait les Bombacacées (le durian, le baobab) des Malvacées stricto sensu (la rose trémière). C’est l’analyse de l’ADN qui a contraint les scientifiques à fusionner ces groupes en une seule grande famille, car les séparer revenait à nier la réalité de leur évolution commune. Au fond, nous tentons de faire du neuf avec du vieux : Linné, en fixiste, a classé les végétaux pour les ranger, non pour expliquer leur histoire. Aujourd’hui, la science adoube l’évolutionnisme, mais quel sera le paradigme des siècles à venir, à l’heure où certains scientifiques commencent à questionner la nature même de notre réalité ?

Quand vous écoutez un scientifique, vous avez souvent l’impression d’atteindre une objectivité indépassable. Pourtant en regardant l’histoire de la classification des végétaux, on devine les débats et les argumentations des différents botanistes. On invente des sous-espèces, des sous-genres car les clades (branche de la classification) ne suffisent plus ! Regardez tous les synonymes qui décrivent la même espèce, c’est à y perdre son latin ! le Pissenlit commun (Taraxacum officinale) a le triste record de plus de 1000 noms binominaux. Bien sûr les noms scientifiques ont leur utilité, mais il ne faut pas non plus les sacraliser ! Certains récitent ces noms comme les curés lisaient la bible latine.

Pour garder une stabilité, la science ne peut pas totalement abandonner le passé. Voici comment cela fonctionne aujourd’hui :
– Même à l’ère de la génétique, le système de Linné n’a pas été balayé. Pour qu’un nom soit valide, il doit toujours être rattaché à un holotype (un échantillon d’herbier physique conservé dans un musée).
– Aujourd’hui, un nom scientifique est de plus en plus associé à un code-barres ADN (DNA Barcoding). On utilise des portions spécifiques du génome. Ces séquences sont déposées dans des banques de données mondiales comme GenBank (NCBI). L’association est désormais duale :

Nom associé au spécimen             +   Nom associé à un Numéro
en herbier (Preuve physique).             d’accession ADN (Preuve moléculaire).
 
Nous sommes vraisemblablement dans une phase transitoire, Il semble logique d’adopter un « Typage Génomique » . Nous glissons vers une définition purement numérique de l’espèce : le génome complet. On ne se contente plus d’un gène, on séquence tout. Le « nom » devient l’étiquette d’un plan de construction génétique intégral.

Revenons à ce botaniste du muséum d’histoire naturelle, son discours de vulgarisation s’efforce de montrer que nos connaissances en biologie sont inébranlables, alors même que la remise en question du système binaire est portée par les partisans du PhyloCode. Ils proposent d’abandonner le système de Linné (Genre + espèce) pour un système qui ne nommerait que les clades basés uniquement sur des points de rupture génétiques. On ne dévoile pas forcément au grand public les débats actuels. Or nous sommes dans une phase hybride dans laquelle nous utilisons encore des noms latins créés pour des herbiers, mais nous les définissons par la comparaison de bases azotées.

Le grand public qui finance la science par l’impôt n’a pas accès à la richesse des controverses qui font progresser le savoir. Les services de communication ont formaté un discours lisse facilement assimilable. Les scientifiques sont priés de s’y conformer lorsqu’ils dialogue avec le grand public.

Si j’évoque ce débat, c’est pour sensibiliser sur l’histoire de la connaissance. A un instant T, nous n’avons jamais « le dernier mot », la certitude absolue ! Et cet article, c’est un peu la réaction du profane vis à vis de la communication des scientifiques. On simplifie à outrance afin de faire passer un message. On part du principe que le quidam ne souhaite pas approfondir et qu’il ne faut pas exposer au public les altercations et interrogations du microcosme scientifique ? Peu importe s’il y a des incohérences et des contradictions, à force de répéter on parvient à forger un édifice inattaquable. Or, j’ai l’impression que l’on apprend plus de choses avec des botanistes « engagés ». Je me souviens des exposés de Francis Hallé qui défendait des idées alternatives passionnantes.

En tant que jardinier, les choses qui me préoccupent sont les affinités de greffe, les méthodes de reproduction, la pollinisation, les caractéristiques des fruits, les besoins des plantes. Et à ce niveau, les classifications scientifiques sont instructives et utiles. Nous l’utiliseront encore pour éviter la confusion entretenue par les noms communs. Mais savoir que la nature nous oblige à perfectionner notre savoir pour tenter de la comprendre a quelque chose de rassurant et d’exaltant Humblement, on tente de décrire et d’expliquer… Et la nature file à toute vitesse, les espèces évoluent et se croisent sans cesse alors que nous n’avons pas encore terminé l’inventaire actuel !

Alors bien sûr, en tant que simple jardinier, je ne peux accéder à la complexité du savoir actuel, c’est pourquoi je tente de me reconnecter le plus souvent avec la réalité du terrain. D’ailleurs, je ne qualifie pas les Deux Barmes de jardin botanique. C’est juste le projet d’un jardin exotique, accessible au plus grand nombre. Bien sûr, j’aurai plaisir à partager avec des scientifiques et je serai honoré que cette réserve de plantes exotiques comestibles puisse les intéresser.

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