
Je me demande toujours s’il faut répondre à ce genre de commentaire pour éviter que la situation ne se tende. Il faut dire que le jardin, avec ses réalités brutales, a tendance à figer solidement les opinions et les convictions. Chacun construit petit à petit son propre système de valeurs, basé sur ses observations ou sur ce qu’il a appris.
Personnellement, et sans me forcer, j’ai toujours été curieux de toutes les approches, même si les plus sophistiquées ne m’attirent pas vraiment. Lorsque je visite par exemple le jardin de Sophie, je suis émerveillé par sa capacité à transformer un lieu que je considère comme ingrat pour l’agriculture en un verger productif. Elle n’hésite pas à creuser des trous de deux mètres cubes qu’elle remplit d’un bon terreau. D’autre part, elle arrose abondamment et régulièrement ses plantes. Ce n’est absolument pas ma façon de faire ni ma sensibilité, mais je trouve cela très instructif. Je respecte complètement ses choix, dans la mesure où ils n’engendrent pas de contrepartie insoutenable comme des restrictions d’eau ou un problème d’accès au terreau. Je trouve ça enrichissant de visiter d’autres jardins pour me confronter à d’autres points de vue et d’autres méthodes. Bien sûr, je garde en tête que chaque pratique dépend aussi du biotope.
Ma manière de procéder est complètement différente. Probablement influencé par une vision utopique de la nature, je cherche au maximum à laisser les plantes se débrouiller seules. Cela me dérange quand je réalise que j’arrose un arbre qui s’en sortirait très bien sans moi. Ça me gène pour la charge de travail et éventuellement le coût, mais surtout parce que je pense que la plante risque de devenir dépendante de mon action. Je l’ai déjà dit et je le répéterai sans cesse, je suis influencé par ce principe de la permaculture qui veut qu’« une fonction que l’on supplémente s’atrophie ». Le problème est de savoir à quel moment il est opportun ou non d’assister les végétaux. Au Mazet et au bureau, où je ne me rends que très ponctuellement, j’ai par la force des choses laissé les plantes livrées à elles-mêmes. Cet été, les résultats font un peu peur. Dans les vidéos, j’exprime ma tristesse ou mon désarroi car, même s’il y a une dimension empirique, ça fait toujours mal au cœur de voir un végétal périr.
Je comprends bien le message en entête, même si j’aurais préféré qu’il eut été rédigé de façon plus respectueuse. Ce que je retiens de mon expérience avec le jardinage, c’est que certaines règles s’appliquent dans certains terroirs et pas dans d’autres. Mon premier terrain, acquis en 2003 à Gaillac, était au bord du Tarn. Je bénéficiais d’une terre profonde et riche qui conservait l’humidité tout l’été. Inutile d’arroser les pieds de tomates, alors même que j’avais un puits profond et inépuisable !
Quand je suis arrivé à Nîmes, j’ai dû revoir toutes mes certitudes tant j’avais perdu mes repères. Les pieds de tomates, même à l’ombre et arrosés, crevaient systématiquement dès que le « sèche-cheveux » estival se braquait sur eux ! L’air sec souflé par le mistral estival, la canicule qui s’installe tout été… Pour résumer, il n’y a que rarement la conjonction d’humidité et de chaleur nécessaire à la croissance de ces végétaux. L’été ressemble plus à l’hiver qu’à tout autre saison, pour une végétation mise au repos forcé. C’est ainsi que j’ai commencé à explorer le formidable catalogue de la nature pour voir si certains fruitiers pouvaient s’adapter à ces conditions exceptionnelles. Encore une fois, le climat nîmois est l’un des plus difficiles de France métropolitaine. Mais à l’échelle de la planète, certaines zones sont bien plus chaudes, et je me suis intéressé à leur végétation.
C’est comme ça que j’ai découvert l’incroyable adaptabilité du casimiroa, du caroubier, du pistachier vrai, du jujubier ou de certains Diospyros américains. J’ai bien sûr déchanté sur certaines espèces classiques que j’aurais bien voulu réussir, comme les agrumes, les cerisiers ou les kakis.
Mais mon terrain m’a surtout montré qu’à l’échelle d’une même parcelle, il existe des variations très importantes. Elles ne sont pas seulement liées à l’espèce, mais aussi au type de sol et à l’ensoleillement de chaque zone. C’est pour cela qu’il est très difficile de donner des règles absolues. À chaque terroir, il faut remettre à plat ses convictions et apprendre à découvrir ce qui peut fonctionner. J’ai la chance de ne pas avoir d’impératif de production.Heureusement, car sinon, depuis quelques décennies, je n’aurais pas mangé grand-chose !
Bien sûr, ma démarche est à l’opposé d’une agriculture sans risque et calculée, qui s’affranchit de n’importe quelle condition naturelle en modifiant l’environnement et le sol de manière intrusive. Les serres en culture hors-sol sont effectivement le contre-exemple parfait de ma façon de procéder. Mais je ne me permettrais en aucun cas de juger ou de condamner cette manière de faire. Avant même de cultiver mon jardin, je cherche à cultiver ma tolérance envers les idées des autres et à comprendre leurs méthodes.





Laisser un commentaire