Une discussion récente sur Torpical Fruit Forum (TFF pour les intimes) a retenu mon attention. Elle concerne l’échange et le partage de végétaux, je vous laisse consulter le texte original :
https://www.tropicalfruitforum.com/index.php?topic=62230.0
Ou bien la traduction de deux messages qui résument assez bien le débat :
Dans notre monde d’amateurs de fruits, on trouve beaucoup de gens vraiment formidables. Certaines des personnes les plus sympathiques que j’aie jamais rencontrées sont des passionnés de fruits. Ils adorent partager, échanger des greffons, aider les autres à cultiver des variétés rares et veiller à ce que les bonnes lignées ne disparaissent pas. Mais il existe un type particulier de collectionneur que je déteste par-dessus tout. Je les appelle les collectionneurs « Je ne partage pas ». 😂Un jour, j’ai rencontré l’un d’entre eux. Parmi tous les passionnés de fruits que j’ai rencontrés, c’était la première fois que je tombais sur quelqu’un comme ça. Ce type possédait des arbres fruitiers extrêmement rares et difficiles à se procurer. Au début, je pensais qu’il s’agissait simplement d’un passionné de fruits comme les autres. Il me faisait visiter sa collection, me montrait telle ou telle variété, me présentait tous ses arbres rares. Franchement, j’en avais l’eau à la bouche. 😂 Et à ce moment-là, je me suis dit :« Waouh, ce type doit vraiment adorer les arbres fruitiers. Peut-être qu’il aime collectionner des variétés rares et les partager avec d’autres cultivateurs pour qu’elles puissent se répandre et ne pas disparaître. » J’avais complètement tort. 😂
La semaine suivante, je l’ai contacté pour lui dire que j’étais intéressé par des greffons et peut-être des arbres greffés issus de sa collection rare. Bien sûr, je lui ai dit que j’étais prêt à payer. C’est tout à fait normal. Il avait dépensé de l’argent, consacré du temps et passé des années à constituer cette collection, je ne m’attendais donc pas à tout obtenir gratuitement. Le type m’a simplement répondu : « Non. » J’ai dit : « Quoi ? Pourquoi ? »Il m’a répondu qu’il ne vendait ni arbres ni greffons. Il se contente de les montrer aux gens. Je me suis dit : « Bon… peut-être qu’il ne veut pas vendre ses arbres. C’est compréhensible. » Alors j’ai dit, sur le ton de la plaisanterie : « D’accord, alors donne-moi au moins quelques greffons gratuitement. » 😂 Sa réponse ? Non. Et puis il m’a expliqué que lorsqu’il élague ses arbres, il préfère brûler les greffons plutôt que de les donner à quelqu’un d’autre. Je me suis dit… QUOI ?! 😂🤣 C’était la première fois de ma vie que je rencontrais quelqu’un qui collectionne les arbres fruitiers exactement pour cette raison. Il ne veut pas seulement des variétés rares. Il veut posséder des choses que les autres ne peuvent pas avoir. Il adore montrer sa collection aux gens, les regarder l’admirer et savoir qu’ils ne peuvent pas se procurer les mêmes variétés. Et le plus drôle, c’est qu’il publie sans cesse des photos de sa collection en ligne et dresse des listes de toutes les variétés rares qu’il possède. Pendant ce temps, je suis assis là à me dire : « Mec… qu’est-ce qui va devenir de tout ça quand tu ne seras plus là ? » 😂 Car certaines de ces variétés sont peut-être extrêmement rares, et si personne d’autre ne les possède, leur patrimoine génétique pourrait tout simplement disparaître. C’est justement ce que je ne comprends pas. J’ai moi-même découvert plusieurs variétés rares d’Annona au fil des ans, et chaque fois que je tombais sur quelque chose qui méritait d’être préservé, mon instinct me poussait à faire exactement le contraire. J’ai vendu des greffons et des arbres greffés. J’ai donné du matériel végétal à d’autres cultivateurs. J’ai essayé de diffuser ces variétés aussi largement que possible.
Ma philosophie en matière d’arbres fruitiers est simple : il faut les partager. Si vous possédez une variété rare, la meilleure façon de la préserver n’est pas de la garder enfermée dans une collection privée. C’est de la faire entrer dans 10 jardins, puis 100, puis 1 000. De cette manière, même si un arbre meurt, la variété survit. Et à terme, davantage de personnes pourront en profiter. Peut-être que je vois les choses d’un tout autre œil que lui, mais je ne comprends vraiment pas cette mentalité qui consiste à dire : « Je préfère brûler les greffons plutôt que de laisser quelqu’un d’autre cultiver ma variété. » Parce que franchement, ça m’a choquée. 😂 Pour moi, collectionner des fruits rares, ce n’est pas avoir quelque chose que personne d’autre ne peut avoir. C’est découvrir quelque chose de spécial et s’assurer qu’il ne disparaisse pas.
Je suis désolé d’avoir à le dire, mais ton message donne l’impression d’être assez moralisateur et prétentieux. Il ne te doit absolument rien. Si ça te plaît tant que ça, vas-y, fais-le. Est-ce que tu t’imagines ce que ça lui a coûté en argent, en temps, en investissement ou en échecs ? Et toi, tu demandes juste à couper la file pour obtenir ça facilement. Ça n’a peut-être pas l’air d’une demande déraisonnable pour toi, mais pour tous les autres, on a juste l’impression que tu ne veux pas y consacrer du temps ni des efforts, et que tu manques de respect envers le travail qu’il y a consenti.
Je fais partie de ce genre de passionnés. J’ai 2 500 variétés de figuiers différentes. Ça a été un travail d’amour de traquer chacune d’entre elles et les histoires qui y sont liées. Je ne suis pas le genre de « chasseur de figues » qui va récolter n’importe quel semis sauvage trouvé au hasard ; ces variétés proviennent de collections privées d’autres personnes et, pour info, elles n’étaient pas du tout prêtes à les partager au début non plus. Elles n’ont commencé à partager que lorsque nous sommes devenus des amis proches et qu’il y a eu une valeur ajoutée à le faire. Cette valeur n’est pas venue du fait d’acheter ou de demander. Elle est venue du partage d’histoires, de passion, d’un intérêt commun, et c’est seulement à partir de là que la personne a accepté de me faire confiance pour me donner accès à sa collection privée — pas ce qu’elle partage avec tout le monde, mais ce qu’elle garde pour elle et sa famille.
Penser que je vais me retourner et tout donner comme ça, sans repenser au temps et aux efforts que j’y ai consacrés, simplement parce que tu le demandes et que tu en as envie, c’est absurde. Quand j’aurai envie de donner, je donnerai. Selon mes conditions, quand je serai prêt. En attendant, je vais profiter de ce qui m’appartient et je partagerai ce que je veux.
Si tu étais vraiment intéressé, tu montrerais ta motivation en lui demandant comment il a commencé et en essayant de suivre le même chemin. Il est évident que quelqu’un qui a investi autant de temps et d’énergie a accompli quelque chose de très difficile et d’ardu, et il n’a pas envie de donner gâcher des greffons difficiles à faire pousser ou difficiles à trouver à quelqu’un qui n’a pas prouvé son intérêt (selon ses critères).
Il y a plein de choses que ça ne me dérange pas de partager, mais les variétés rares, haut de gamme et d’exception ? C’est réservé uniquement à mes amis les plus proches ou aux personnes avec qui j’échange et qui savent l’apprécier à sa juste valeur.
Beaucoup de gens raisonnent comme ça, il n’est pas le seul. Celui qui me vient en tête, c’est le Fracazzano Multicolor. Une personne l’a trouvé, l’a décrit et a montré des photos. Après ça, des gens lui en ont demandé, et il a simplement dit non. Il a expliqué qu’il aimait manger les fruits de cet arbre depuis qu’il était gamin, que ça représentait des souvenirs particuliers pour lui, et qu’il voulait pouvoir savourer ces souvenirs encore un peu sans avoir des gens qui viennent constamment à son arbre. Même si c’était frustrant pour moi de ne pas pouvoir l’obtenir auprès de lui, je peux tout à fait respecter son ressenti. J’ai fini par l’avoir environ 5 ans plus tard grâce à l’un des plus grands collectionneurs de la région, et même là, il ne me l’a proposé que par amitié et parce qu’il connaissait ma passion.
Je connais quelques autres collectionneurs qui ont des trouvailles vraiment uniques, mais qui sont malheureusement âgés et atteints de démence, et leur famille s’en fiche un peu. Même si, personnellement, j’aimerais maintenir et préserver ces variétés uniques, je leur ai fait part de mon intérêt et ils partagent avec moi ce qu’ils veulent quand ils en ont envie. Je sais que ce n’est pas tout, et je dois faire avec. Ils ont d’autres choses plus importantes à gérer dans leur vie que des plantes, et c’est très bien comme ça.
Mon conseil, si tu es à ce point intéressé, c’est de devenir d’abord l’ami de cette personne, de nouer une relation sincère. Peut-être qu’elle s’ouvrira et partagera davantage avec toi, mais tu devras être sincère et honnête quoi qu’il arrive, et accepter l’idée que tu n’auras peut-être jamais accès à l’intégralité de sa collection, et c’est pas grave. Et s’il ne partage pas avec toi, alors peut-être qu’en tant qu’ami, tu comprendras et respecteras un peu mieux sa décision.
Pour en revenir aux fruits tropicaux, certains de mes amis proches ici ont plusieurs semis de manguiers très prometteurs qu’ils ont partagés avec moi (et je les remercie pour cette confiance). Ils ont également précisé qu’ils ne voulaient pas que ce soit diffusé auprès du grand public, soit parce qu’ils veulent garder ça comme un plaisir entre un groupe de quatre ou cinq personnes, soit pour les sortir lors de dégustations spéciales au club de botanique, soit parce que quelqu’un pourrait avoir des intérêts commerciaux — peu importe la raison, c’est leur semis. Ce serait peut-être une perte pour le monde s’il venait à disparaître, mais c’est le leur et je le respecte.
C’est exactement ce que fait Zill avec ses mangues. Certains râlent, mais la grande majorité des gens ici sur les forums comprennent qu’il sortira ce qu’il veut quand il le voudra, et qu’il vendra quand bon lui semblera. Les gens ne cherchent pas des noises aux pépinières qui ont des accès privilégiés ou en avant-première lorsque celles-ci ne diffusent pas les variétés. Quelle que soit la raison, que ce soit pour maintenir de bonnes relations ou autre, peu importe, tout le monde respecte ça. Combien de trésors Zill a-t-il coupés parce qu’il ne leur a pas donné leur chance, ou pas suffisamment ? Combien de cultivars conserve-t-il pour des sorties futures ? Il semble qu’il en sorte un ou deux tous les trois à cinq ans dans le cadre d’un plan commercial. Peut-être qu’il ne veut pas inonder le marché. Et honnêtement, ça ne m’étonnerait pas qu’il y ait deux ou trois cultivars spéciaux non commercialisés qu’il garde juste pour lui et sa famille, et c’est très bien ainsi.
Au bout du compte, tu as au moins la satisfaction de savoir que quelqu’un a réussi à le faire, ce qui veut dire que tu peux le faire aussi, ou que quelqu’un d’autre le peut.
Si tu veux savoir comment j’ai démarré ma collection de figuiers et comment j’ai fait la connaissance de certains passionnés de mangues : j’ai commencé par rassembler ce que je pouvais, faire pousser ce que je pouvais, puis proposer ce que j’avais. J’ai proposé de leur donner un coup de main. Et je l’ai fait sans rien attendre en retour. Apprends à connaître les gens individuellement.
Ces deux approches antagonistes semblent irréconciliables. Pourtant, dans les deux cas les arguments sont sensés et logiques. Il y a d’une part ceux qui sont préoccupés par la diffusion des végétaux, et d’autres parts ceux qui chérissent sans partage leurs petits trésors verts. Il ne faut pas croire qu’il s’agisse de catégories strictes : parfois ceux qui font la promotion de l’échange prétendent que c’est pour favoriser la propagation de l’espèce alors qu’ils nourrissent un but égoïste ! On s’en aperçoit quand on leur demande du matériel végétal… Alors que ceux qui ont une collection cloisonnée dans leur jardin assument leur choix, toutefois il leur arrive d’offrir des végétaux quand les affinités se forment.
Quant à moi, j’échange des informations, pour donner ou échanger des végétaux c’est au cas par cas. Plein de facteurs rentrent en jeu :
– parfois j’aimerai conserver l’exclusivité d’une espèce pour m’assurer que les visiteurs des Deux Barmes puissent découvrir des plantes insolites.
– parfois je diffuse des plantes pour connaître leur comportement ailleurs.
– parfois je garde le silence sur une variété afin d’avoir une pièces rares en cas d’échange…
Bref, tout les cas de figure sont possibles. Le principal étant à mon avis de ne pas faire la leçon aux autres. Car on connait tous des gens qui ventent le partage à tout va et qui au final gardent jalousement quelques pépites.
La nature ne connait pas la propriété privée
La nature se moque des catégories clivantes dressés par nos sociétés modernes : gratuit / payant, publique / privé… Certains ont construit une activité commerciale autour de quelques variétés qu’ils protègent, d’autres ont dépensé des fortunes pour trouver la graine tant convoitée, il y a aussi le cas de ceux qui ont traversé les océans pour ramener un petit joyaux vert. Et tout ceci se reproduit par une simple graine, une bouture ou une greffe !
L’économie de la rareté
Nos économies modernes ont érigé la rareté comme un objectif, un objet unique, une série limitée… une plante rare ! Même le végétal qui est régit se multiplie sans même que l’homme intervienne est devenue une proie. On voit une simple graine atteindre les 100 $ ! Des discours commerciaux se transforment en besoin, en attente, en désir, en rêve… Et il y a des acheteurs à ces prix indécents. J’ai moi même « craqué » pour une graine d’inga rare à 45 $ ! A ce prix on espère qu’elle va germer et l’on ne donne pas ce « précieux » au premier venu !

L’altruisme
Quand on dispose d’une maigre collection ou que l’on débute, on se trouve au pied de la pyramide des collectionneurs. Dans ce cas, on prêche pour le partage et le don. Celui qui possède une grande collection de végétaux rares est aux antipodes. Il ne consentira peut-être pas à dilapider ses trésors à quelqu’un qui ne se rend peut-être pas compte des efforts pour obtenir la plante ! Avec le recul, ces deux réactions semblent logiques.
L’ignorance
Mais ce qui froisse le plus le connaisseur, c’est l’ignorance et le vol. Combien de personne ont arraché une branche d’une plante qui ne se bouture pas et dont il n’a pas de PG compatible ? Combien de personne on prélevé les premiers fruits tant attendu d’un fruitier rare et dont le propriétaire doit attendre encore un an avant de découvrir la saveur ? Souvent, quand on me réclame du matériel végétal, je me demande s’il faut vraiment amputer mon arbre pour quelqu’un qui ne dispose pas des conditions climatiques pour la plante qu’il convoite ?
La récompense des efforts
Le prix élevé des graines est à mettre en perspective avec le coût pour les obtenir. Un Plinia rare de Costa Rica ? Pour obtenir ses graines sans passer par un vendeur, il faudrait s’acquitter du ticket d’avion, des frais sur place, arriver à la bonne période, trouver l’arbre en question, ramener les graines… Bref, ce n’est pas facile et les vendeurs le savent. Quand on parvient à dénicher soi-même une rareté, tout en validant son intérêt gustatif, elle vaut tout l’or du monde !
C’est pour cela que dans la discussion de Tropical Fruit Forum, les gens conseillent d’adopter une attitude altruisme pour comprendre son interlocuteur, ses motivations, son histoire. Il faut nouer un contact, comprendre d’où vient le matériel végétal et à quoi il va être destiné. Je pense que c’est une règle de bon sens, et cela permet de se faire de nouveaux amis ! Il ne faut pas crier au scandale quand un nouvel acclimateur nous réclame du matériel végétal, et il ne faut pas non plus se formaliser quand un collectionneur refuse d’en fournir. La libre adhésion, sans pression ni menace, tel devrait être le norme pour ces échanges. Il faut également réaliser une introspection : admettre souvent que nos objectifs sont personnels, que notre jardin compte avant tout. C’est toujours mieux que de se mentir à soi-même en pensant que l’on est seul à avoir des buts « supérieurs » !





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