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Autonomie (23) Rien ne change ?

La remise de diplôme d’AgroParisTech 2022 a été l’occasion pour un groupe d’étudiants de clamer haut et fort leurs réticences à œuvrer pour un système en fin de course. Ma première réaction a été de saluer cet esprit de rébellion. Toutefois, lorsqu’il s’agit d’un événement parfaitement orchestré et largement applaudit,  on pense à la société du spectacle et à la fausse contestation telle que théorisée par Guy Debord. Finalement, même si l’on peut souligner le panache et le courage des avant-gardistes l’exercice est peut-être pas si anticonformiste ou antisystème que cela ?

Car lorsqu’un ministre de l’agriculture (1. discours à l’Assemblée nationale le 26 avril 2016) déclare : « Dans beaucoup d’exploitations, les techniques culturales évoluent et intègrent des innovations : je pense, notamment, aux travaux de chercheurs et de scientifiques – tels Pierre Rabhi ou Jean Pain – relatifs à l’agriculture biodynamique ou à la permaculture. »  ; la cabale des diplômés d’AgroParis semble bien tardive. Mais ne nous trompons pas, ce ministre de la permaculture ne vise-t-il pas avant tout à semer la zizanie dans le milieu agricole et de monter les uns contre les autres ?

Je me souviens que lorsque la permaculture débutait en France (à la fin des années 80), on en parlait pas beaucoup. Et pour cause, Marc Bonfils dans ses recherches s’efforçait par des procédés nouveaux de se rapprocher des rendements de l’agriculture conventionnelle. Ses travaux sur le blé, en jouant sur les variétés, les espacements, les périodes de culture (etc.) visaient simplement à créer une alternative réaliste capable de nourrir les humains. Elle était suceptible de faire de l’ombre à la culture conventionnelle. Mais la permaculture de nos jours – orientée sur une éthique « bobo » – ne s’adresse pas à ceux qui souffrent (2). D’ailleurs, lorsque l’économie se contracte et l’inflation galope le marché du bio régresse (3). 

Mais, continuons avec Stéphane Le Foll qui nous éclaire sur l’idéologie dominante du système (4) : « le seul problème du monde agricole c’est de penser qu’il faut produire plus ». A l’heure, de l’inflation, des restrictions, des conflits et famines qui menacent les pays sous-développés ; l’élite souhaite réduire la production agricole. Cela semble contradictoire voir criminel ? Veulent-ils affamer les terriens ? Car dans les pays développés on est balancé entre le chant médiatique qui prétend que nous allons subir des pénuries et les réalités de surproduction (5). Le quotidien de certains agriculteurs est marqué par les quotas, les destructions de récolte… Des montagnes de pomme de terre, des champs de céréales, des millions d’œufs ou de litre de lait sont détruits. Nous sommes soumis à une accumulation de données contradictoires propre à notre société de l’indistinction. Les économistes des plateaux TV clament tantôt un argument, tantôt son opposé pour expliquer le même phénomène. Mensonges, incompétences ? En tout cas nous sommes saoulé par une overdose de non sens.

Je me demande si le monde de la ré-information et du complotisme sont plus clairvoyants ? Depuis vingt ans, ils nous parlent d’un monde en fin de vie, qui s’écroulera demain. Les plus vieux d’entre nous, se rappelleront que ce discours est répété depuis le choc pétrolier de 1973 (dont seule la spéculation est responsable d’après l’OPEP). On évoque la décroissance voir le survivalisme, dans une rhétorique encore plus anxiogène que celle des médias mainstream. Est-ce plus crédible ? Je l’ignore.

A mon humble avis, lorsqu’on veut bien prendre le temps de regarder les choses sans préjugé, on constate :
– l’augmentation des inégalités économiques à tous les étages et même dans les pays dit développés (6),
– les inégalités du travail : les exploitants, les exploités, les chômeurs, les rentiers,
– les inégalités d’accès aux matières premières et à la nourriture (7).

Tout ceci est profondément injuste et laid. Et le narratif médiatique vise à nous concentrer sur des débats secondaires, des voies sans issues afin de nous opposer. Peu importe, s’ils nous ont sans cesse menti dans le passé (souvenez vous du pic pétrolier de 72, de la couche d’ozone des années 80…).

Il y a 500 ans, La Boétie dans son discours sur la servitude volontaire avait déjà détaillé tout cela. Un système pyramidale contre nature où l’on s’évertue à renforcer son oppresseur. Son analyse n’a pas pris une ride, ses solutions sont plus que jamais d’actualité. Mais il semble impossible de sauter le pas tant les radicelles du monde matériel se sont immiscées dans nos cellules. Même si à l’échelle individuelle on peut tenter de s’affranchir de ce système, que vaut cette délivrance quand nos frères et sœurs restent aveuglés ?

Je finirai mes tergiversations à propos de la technologie.

D’un côté, on a les étudiants européens qui cherchent à améliorer l’efficience des moyens de locomotion avec des fusées à roulettes capables de parcourir près de 3000 km avec un litre d’essence ; de l’autre côté on a nos fabricants qui augmentent le poids des véhicules de 5 kg tous les ans. L’efficience est à l’ingénierie ce que la beauté est à l’art. C’est une quête qui valorise la matière. Dans sa vision non étriquée, l’efficience est le gage absolu d’écologie. Alors quel rapport avec ce blog ? Aucun à première vue, à moins que dans la pratique de l’acclimatation subsiste quelques germes de cette volonté d’efficience ? Pourquoi gaspiller autant d’énergie quand je peux moi-même produire mes propres avocats et agrumes ? 

Enfin, je viens de tomber sur le célèbre discours John Swinton (éditorialiste au New York Times), qui lors d’un banquet à la fin du XIX siècle refusa de porter un toast à la liberté de la presse. En s’adressant à ses collègue il déclara (8) :

Il n’y a pas de presse indépendante en Amérique, sauf dans les villes de campagne. Vous êtes tous des esclaves. Vous le savez, et je le sais. Il n’y a pas un seul d’entre vous qui ose exprimer une opinion honnête. Si vous l’exprimiez, vous sauriez d’avance qu’elle ne serait jamais imprimée. Je suis payé 150 dollars pour empêcher les opinions honnêtes d’apparaître dans le journal auquel je suis lié. D’autres parmi vous reçoivent des salaires similaires pour faire des choses similaires. Si je permettais que des opinions honnêtes soient imprimées dans un seul numéro de mon journal, je serais comme Othello en moins de vingt-quatre heures : mon métier disparaîtrait. L’homme qui aurait la sottise d’écrire des opinions honnêtes se retrouverait dans la rue à la recherche d’un autre emploi. Le métier de journaliste new-yorkais consiste à déformer la vérité, à mentir carrément, à pervertir, à diffamer, à se prosterner aux pieds de Mammon et à vendre son pays et sa nation pour son pain quotidien, ou pour ce qui revient au même – son salaire. Vous le savez, et je le sais ; et quelle folie de porter un toast à une « presse indépendante » ! Nous sommes les outils et les vassaux des hommes riches dans les coulisses. Nous sommes des tremplins. Ils tirent la ficelle et nous dansons. Notre temps, nos talents, nos vies, nos perspectives, sont tous la propriété d’autres hommes. Nous sommes des prostituées intellectuelles.

Le discours original :

There is no such a thing in America as an independent press, unless it is out in country towns. You are all slaves. You know it, and I know it. There is not one of you who dares to express an honest opinion. If you expressed it, you would know beforehand that it would never appear in print. I am paid $150 for keeping honest opinions out of the paper I am connected with. Others of you are paid similar salaries for doing similar things. If I should allow honest opinions to be printed in one issue of my paper, I would be like Othello before twenty-four hours: my occupation would be gone. The man who would be so foolish as to write honest opinions would be out on the street hunting for another job. The business of a New York journalist is to distort the truth, to lie outright, to pervert, to villify, to fawn at the feet of Mammon, and to sell his country and his race for his daily bread, or for what is about the same — his salary. You know this, and I know it; and what foolery to be toasting an « Independent Press »! We are the tools and vassals of rich men behind the scenes. We are jumping-jacks. They pull the string and we dance. Our time, our talents, our lives, our possibilities, are all the property of other men. We are intellectual prostitutes.

1. https://www.vie-publique.fr/discours/198878-declaration-de-m-stephane-le-foll-ministre-de-lagriculture-de-lagro

2. https://www.francetvinfo.fr/economie/automobile/essence/face-a-l-inflation-le-boom-des-prets-sur-gage-c-est-mon-dernier-recours-pour-faire-manger-mes-enfants_5125750.html

3. https://www.ouest-france.fr/economie/agriculture/agriculture-biologique/alimentation-les-enseignes-bio-font-face-a-la-baisse-des-ventes-et-adaptent-leur-strategie-e0e35280-c07d-11ec-9645-b4adfdbf833b

4. https://www.reussir.fr/stephane-le-foll-le-seul-probleme-du-monde-agricole-est-de-penser-quil-faut-produire-plus

5. https://www.willagri.com/2020/04/24/destruction-massive-nourriture-usa/

6. https://www.oxfamfrance.org/communiques-de-presse/la-fortune-des-milliardaires-a-davantage-augmente-depuis-le-debut-de-la-pandemie-quen-une-decennie/

7. https://www.inegalites.fr/800-millions-de-personnes-sous-alimentees-dans-le-monde

8. https://en.wikipedia.org/wiki/John_Swinton_(journalist)#cite_note-Bliss-5

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  1. H. Maxime.

    Bonsoir, bien amer… tout ceci… cela dit je suis d’accord… rares sont les « bons »
    Media et comment se faire une vrai idée des choses quand on entend tout et constamment son inverse…

    J’essaye personnellement d’utiliser mon esprit critique et ma logique…

    Le Bobo Bio a tout anéantie… ce n’est plus que du théâtre à présent…

    Avant c’était de la Folie pur, maintenant du théâtre.. que sera la suite ?

    Le mieux est parfois d’éteindre son poste de télévision et son téléphone…

    En tout cas, espérons que l’avenir soit plus radieux que ce qui se dessine… et que si les hommes n’ouvrent pas les yeux… qu’autre chose… nous électrochoc afin de n’avoir d’autres choix… que de les ouvrir…

    Bonne continuation à toi.