Petite histoire de l’acclimatation en Ligurie

Bénéficiant d’un microclimat exceptionnel niché entre les Alpes et la Méditerranée, la Riviera ligure (et particulièrement la province d’Imperia) est devenue dès le XIXe siècle le principal laboratoire européen d’acclimatation à ciel ouvert. Botanistes, aristocrates fortunés et scientifiques y ont partagé une même ambition : repousser les limites géographiques des flores tropicales et subtropicales, ouvrant la voie à la pomologie exotique moderne.

Les pionniers du XIXe siècle : de Moreno à Hanbury

L’aventure commence véritablement à Bordighera avec le jardin Moreno. Au début du XIXe siècle, Francesco Moreno crée un domaine luxuriant où les plantes venues des colonies françaises s’épanouissent aux côtés de spécimens tropicaux encore rares sur le continent. C’est une vitrine du potentiel thermique de la région.

J’ai eu la chance de visiter quelques parcelles de ce vestige botanique. Qui compte encore des spécimens du XIXème siècle :

Voici une autre parcelle où se côtoient avocatiers, bananiers et agrumes :

En 1867, l’impulsion devient scientifique et d’envergure mondiale à Vintimille avec la création de la Villa Hanbury par Thomas Hanbury et son frère botaniste, Daniel.

Le domaine s’étend depuis le village de la Mortola inferiore jusqu’au cap Mortola (environ 100 m de dénivelés). Il devient une immense station d’essai. On y introduit avec succès des centaines d’espèces venues d’Afrique du Sud, d’Australie et des Amériques. Les agrumes rares, les passiflores, les goyaviers et les avocatiers y testent la résistance des hivers ligures, prouvant que la Riviera peut produire des fruits venus d’autres horizons.

Voici une visite réalisée le 19 juillet 2026, malgré la proximité de la mer, les températures étaient élevées et l’ombre des grands arbres était la bienvenue !

L’âge d’or de l’expérimentation : Boccanegra et Mario Calvino

À quelques kilomètres de là, le jardin de la villa Boccanegra, développé à partir de 1906 par Ellen Willmott puis repris par la famille Piacenza, affine ces recherches en se concentrant sur les plantes de climat méditerranéen et subtropical aride, tirant profit d’un sol rocheux et escarpé.

C’est dans ce tissu d’expérimentations que s’illustre Mario Calvino (père de l’écrivain Italo Calvino). Après des années passées à diriger des stations agronomiques à Cuba et au Mexique, ce brillant agronome revient en Ligurie en 1925 pour prendre la direction de la toute nouvelle *Stazione Sperimentale di Floricoltura* de Sanremo.

Calvino structure scientifiquement l’introduction des fruitiers tropicaux. L’introduction précoce de l’Actinidia (kiwi) en Italie dans les années 1920 est directement attribuée au couple formé par Mario Calvino et son épouse, la botaniste Eva Mameli.

Lorsqu’ils rentrent de Cuba en 1925 pour s’installer à Sanremo et inaugurer la station expérimentale, ils rapportent dans leurs bagages des graines et des jeunes plants destinés à être testés dans la région. Le kiwi en faisait partie, plusieurs décennies avant son explosion commerciale en Europe dans les années 1970-1980.

Outre le kiwi, Mario Calvino a mené des essais pionniers sur un éventail impressionnant d’espèces d’origine néotropicale ou asiatique. Ses introductions et études les plus notoires en Ligurie comprennent :

Le Pomelo (Citrus paradisi) : À son retour des Amériques, Calvino a été l’un des tout premiers à introduire et vulgariser la culture du pamplemousse vrai (le grapefruit américain) en Italie. À l’époque, la Méditerranée ne connaissait quasiment que le pamplemousse chinois traditionnel (Citrus maxima) ou le cédrat.

L’Avocatier (Persea americana) : C’est sans doute son travail le plus emblématique sur les fruitiers. Il a rapporté de Cuba et du Mexique de multiples cultivars de Persea americana. Son jeune assistant de l’époque à Sanremo, le célèbre jardinier Libereso Guglielmi, racontait souvent que les collines derrière Sanremo avaient été plantées d’avocatiers de toutes sortes grâce aux essais de Mario Calvino et d’Eva Mameli.

Le Goyavier du Brésil (Feijoa sellowiana / Acca sellowiana) : S’il n’a pas été le tout premier à poser une feijoa sur le sol européen, il a été l’artisan majeur de sa sélection et de son évaluation agronomique pour le littoral ligure, persuadé que cet arbuste particulièrement résistant avait un avenir prometteur sur la Riviera.

Le Chérimolier (Annona cherimola) : Inspiré par ses observations en Amérique centrale, il a testé l’acclimatation des anones sur les terrasses abritées de Sanremo, documentant leur tolérance aux petits hivers ligures et cherchant à sélectionner des formes fructifères.

La Patate douce (Ipomoea batatas) : Sur le plan des tubercules et des cultures vivrières exotiques, il a activement promu la patate douce ainsi que diverses variétés de chayote ou christophine (Sechium edule), qu’il considérait comme des alternatives très productives pour les petits potagers régionaux.

La tragédie historique du travail de Mario Calvino sur ces fruitiers exotiques réside dans le timing : il a démontré dès les années 1930 que la Riviera pouvait produire des kiwis, des pamplemousses et des avocats. Malheureusement, le boom économique d’après-guerre a balayé ces vergers d’essai au profit de la spéculation immobilière et de la monoculture ultra-rentable de la fleur coupée (œillets, roses).

La plupart des pieds-mères d’avocatiers et d’actinidias qu’il avait acclimatés sur les collines de Sanremo ont été arrachés ou bétonnés dans les années 1950-1960, laissant son travail à l’état de jalon botanique avant-gardiste.

Ses travaux ne se limitent plus à l’ornement d’agrément, mais visent une véritable diversification agricole pour les paysans locaux.

La transition moderne : de la recherche à la génétique avec Tito Schiva

L’héritage de Calvino s’est prolongé tout au long du XXe siècle, évoluant vers des méthodes de laboratoire modernes. Dans cette lignée, Tito Schiva, figure majeure de la recherche agronomique à Sanremo à la fin du XXe siècle, a apporté une rigueur génétique et biotechnologique à ces introductions. Contrairement à Mario Calvino, qui cherchait concrètement à acclimater des arbres dans le paysage agricole ligure, le rôle de Schiva à l’Institut de Sanremo s’est concentré sur
– les biotechnologies (il a standardisé les méthodes de culture in vitro et d’assainissement viral. S’il a touché aux plantes subtropicales, c’était surtout pour rationaliser et cloner ce qui existait déjà, et non pour tester de nouvelles espèces en pleine terre).
– La génétique de la floriculture : amélioration variétale des plantes à fleurs (comme l’œillet ou le gerbera) et des feuillages d’ornement, qui font la richesse économique moderne de Sanremo.

Tito Schiva que j’ai rencontré à Bordighera (Cf vidéos) plante sur ces parcelles des manguiers, avocatiers, agrumes., bambous… Il complète ainsi sa collection de plantes décoratives par des espèces utiles.

Dans les jardins secrets des amateurs d’acclimatation

Comme l’avait prophétisé David Fairchild au début du XXème siècle, l’acclimatation « institutionnelle » est quasiment au point mort depuis le milieu du XXe siècle. Les jardins botaniques nationaux ou universitaires se concentrent désormais sur la conservation de la biodiversité ou le patrimoine paysager, tandis que les stations agronomiques sont orientées vers l’horticulture ornementale.

Aujourd’hui, le relais est pris par une communauté vivace d’amateurs, de pépiniéristes spécialisés et de collectionneurs privés. Ils profitent des microclimats exceptionnels du Ponant ligure (Riviera di Ponente, notamment de Savone à la frontière française) pour mener des essais en pleine terre. Ces initiatives circulent principalement dans des réseaux informels (comme le forum italien FruttAma, des groupes d’échanges de greffons ou des visites de jardins privés).

Voici un aperçu des espèces et des essais fruitiers tropicaux/subtropicaux récents conduits par des particuliers sur le littoral :

Les Myrtacées frugales : Outre la feijoa désormais banale, plusieurs collectionneurs testent avec succès des Eugenia et Syzygium. La pitanga (Eugenia uniflora) et le prunier de Cythère ou certaines guaves de montagne fructifient très bien dans les vallons abrités du Ponant.

Les Manguiers (Mangifera indica) de sélection courte : Dans les zones côtières hors gel (proche d’Imperia, Sanremo ou Bordighera), des particuliers parviennent à faire fructifier en pleine terre des cultivars sélectionnés pour leur relative tolérance aux hivers frais, comme ‘Kensington Pride’, ‘Glenn’ ou ‘Guelar’.

La Pouteria lucuma (Lucuma) : C’est l’une des Sapotacées qui monte chez les passionnés ligures. Originaire des vallées andines, elle montre une très bonne résistance aux hivers humides de la Méditerranée et commence à figurer dans plusieurs vergers d’amateurs entre Savone et la frontière.

Les Annonacées et leurs hybrides : Si le chérimolier est connu depuis Calvino, les amateurs introduisent aujourd’hui l’Atemoya (hybride Annona squamosa x A. cherimola) pour obtenir des fruits de meilleure qualité gustative tout en conservant une tolérance suffisante aux nuits fraîches.

Les Bananiers fruitiers de type ‘Orinoco’ ou ‘Namwa’ : Dépassant le simple Musa basjoo ornemental, les passionnés testent des bananiers à fruits comestibles capables de mener un régime à terme sur 14 à 18 mois grâce aux hivers très doux du bord de mer.

Les Passiflores comestibles complexes : Plusieurs hybrides de Passiflora edulis (forme flavicarpa x edulis) ou de Passiflora quadrangularis sont testés contre les murs d’exposition sud pour sécuriser des récoltes automnales de maracuja.

Voici une vidéo que j’avais tourné il y a quelques années chez les des principaux acclimateurs de la région :

Le principal frein de cette acclimatation citoyenne reste le manque de traçabilité : ces données empiriques (résistance aux pics de froid, porte-greffes utilisés, choix des cultivars) restent éparpillées dans des carnets de jardin, des conversations orales ou des forums en ligne sans publication centralisée. C’est un savoir précieux mais volatile, où chaque passionné réinvente parfois la roue dans son propre vallon.

Publié

dans

par

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.